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30 juin 2022, Quid de l’indépendance économique ? : Albert Kabeya : « Il faut repenser l’économie »

Alors que la République Démocratique du Congo s’apprête à fêter le 62ème anniversaire de son accession à l’indépendance, une indépendance essentiellement politique, selon l’orientation qui avait été donnée dès la genèse du combat entamé par les pères fondateurs du Congo, Géopolis a pris le parti d’engager un débat sur l’indépendance économique. Dans les colonnes de votre journal, des économistes, des intellectuels, des chefs d’entreprises donneront de la voix pour déchiffrer en exclusivité cette autre forme d’indépendance qui, comme par atavisme inexplicable hérité des pères fondateurs, est encore négligée par les générations actuelles comme elle l’a été il y a 62 ans. Après un temps d’atermoiements et de tropisme politique, il est venu le temps de faire un focus sur le concept d’indépendance économique pour en découvrir tous les contours. Dans les lignes qui suivent, Géopolis vous propose la lecture éclairée d’un économiste, un chef d’entreprise, Albert Kabeya, qui pose le regard d’un penseur plongé dans le monde des idées économiques, en même temps qu’il pose le regard d’un chef d’entreprise, toujours au contact du monde pratique de l’économie. Pour lui, ni plus ni moins il faut repenser l’économie congolaise.

Interview d’Albert Kabeya, Directeur Général d’INFOSET et de SMART IT

GH : En tant que économiste de formation, puis chef d’entreprise, comment définissez-vous l’indépendance économique ?

Albert Kabeya : l’indépendance économique, je pense que l’explication universelle est de dire si on veut être économiquement indépendant, il faut produire ce que nous allons consommer et consommer ce que nous allons produire, ce qui est tout à fait une assertion générique. Mais en tant que acteur du secteur privé, je dirai, l’indépendance économique au sens absolu n’existe pas. Ça n’existe que dans les idées parce qu’il y a une certaine interdépendance, mais une interdépendance dans laquelle nous avons une relation de gagnant-gagnant, une relation dans laquelle tout le monde gagne et qui fait que les deux partenaires ou les multiples partenaires qui travaillent ensemble sont capables, chacun de trouver son compte dans des échanges économiques. Ça, c’est pour le secteur privé. Maintenant, quand on parle de l’indépendance pour le pays en tant que tel, le pays a des choses à faire valoir au niveau international, il a des choses à faire valoir au niveau local. Et la RDC depuis 1960, on ne peut pas dire qu’on est dans une indépendance économique en tant que telle parce qu’on n’a pas forcément la liberté d’entreprendre telle qu’on le souhaite et on ne consomme pas vraiment ce qu’on produit et on ne produit pas ce qu’on consomme. On est encore loin, très loin de cette assertion. Tout de même, on a beaucoup d’espoir que dans les années à venir, on puisse arriver progressivement à cela. Mais il y a tout un chemin à faire.

GH : Il y a un chemin à faire, mais quelles sont les priorités à poser pour avoir les bases d’un meilleur avenir ?

A.K : Il y a des idées faites : de dire nous sommes un pays minier, nous devons nous diversifier, c’est-à-dire aller dans l’agriculture, aller dans d’autres secteurs qui puissent nous permettre de pouvoir consommer ce qu’on produit et produire ce qu’on consomme. Moi je vais penser différemment. Je pense que nous sommes un pays minier, nous allons toujours continuer à être un pays minier. Regardez où l’économie internationale va aujourd’hui. En terme de ressources d’énergie, nous avons tout ce qui est demandé dans des batteries, nous avons tout ce qui est demandé en termes de métaux pour les nouveaux appareils qu’on va envoyer sur la lune ainsi de suite. Donc je pense que le pays minier que nous sommes va le rester encore des siècles et des siècles. Donc ça serait difficile de dire que, voilà, on va fermer les yeux sur les mines, on va revenir à l’agriculture. Je pense que nous devons profiter de cette dynamique minière et s’inscrire avec des industries qui sont des industries en amont et en aval. L’industrie minière a effectivement derrière, beaucoup d’entrants, c’est-à-dire en d’autres termes, des entreprises congolaises qui peuvent travailler sur la sous-traitance pour l’industrie minière, donc en amont de l’industrie minière et en aval de l’industrie minière c’est-à-dire une fois que les matières premières sont produites, il y a la problématique de la transformation et on peut commencer effectivement à avoir localement de petites industries qui font la transformation locale des choses dont on a besoin, du genre les câbles, les fibres, ainsi de suite et pour aller beaucoup plus loin, dans la spécialisation, avec le temps. Donc je pense que les bassins miniers pour nous, sont de vecteurs importants de développement. Les bassins miniers, on peut en avoir dans tout le pays. On peut en avoir 5 ou 6 et autour de ces bassins miniers, on compose effectivement les industries d’accompagnement des sociétés minières et de transformation. Au-delà de ça, autour de ces bassins miniers, on peut mettre en place des entreprises agricoles qui produisent de la matière première agricole et qui transforment cette matière première agricole pour ceux qui travaillent dans l’industrie minière, qui ont besoin de consommer. Ces écosystèmes, nous les avons plus ou moins : on a un bassin minier dans le Katanga, on a un bassin minier dans le Kasaï, on a un bassin minier à l’Est, on a un bassin minier qu’on peut créer dans le Kongo Central, on a un bassin minier qu’on peut créer dans le grand Bandundu et même à l’Équateur. Donc en d’autres termes, ce pays est minier, on ne peut pas se fermer les yeux. Mais par contre, ça ne veut pas dire qu’on doit oublier l’agriculture. Notre agriculture est d’abord de subsistance, mais si on a plus, on peut aller vers l’extérieur. Dire qu’on a 80 millions d’hectares de terres arables, c’est bien, mais est-ce que vous êtes sûrs que ces terres si on les exploite, on aura le climat qu’on a aujourd’hui ? Ou on va déséquilibrer le climat ? C’est aussi ça. C’est une idée. C’est de dire aujourd’hui, oui, nous avons besoin de pouvoir aller vers l’agriculture, on ne peut pas dire que nous allons transformer le peuple congolais en agriculteurs. C’est impossible. Je vous donne un autre exemple : nous avons aujourd’hui trois secteurs dans lesquels nous avons des gens qui travaillent.

Le secteur des mines, les creuseurs. On en a autour de 10 millions ; nous avons le secteur des petits commerces. Quand je rentre dans les petits commerces, on a aussi autour de 10 millions de personnes. On a le transport dans les villes où 5 millions de gens travaillent. Cela fait 25 millions des personnes actifs. Vous allez prendre tous ces gens, les mettre dans l’agriculture ?

Ce n’est pas possible. Par contre, si vous faites des bassins miniers, avec derrière, des entreprises de transformation et d’accompagnement, vous êtes capables de les embaucher. Pourquoi ? Parce qu’un Wewa aujourd’hui qui gagne 100 ou 120 dollars, demain, vous lui donnez un boulot sur une chaine de production à 150 dollars, avec, derrière, une maison et une sécurité, je peux vous dire qu’il abandonne sa moto. Donc, il faut repenser l’économie aujourd’hui. Il faut la repenser et voir dans quelle mesure on peut avoir un saut quantique qui puisse nous permettre dans les 15 ou 20 ans, de nous développer, parce que ce dont je parle, on les a déjà. On n’a pas à faire grands efforts. Je pense qu’il faut qu’on aille sur l’économie opérationnelle qui nous permet de pouvoir gagner rapidement selon la loi de Pareto, regarder ce que l’on peut le plus facilement faire pour gagner le maximum possible, en moins de temps. Voilà l’orientation économique que moi je peux donner à la RDC aujourd’hui. Comment est-ce qu’on peut penser différemment l’économie, parce que penser diversification en fermant l’œil par rapport aux mines, c’est faux. On se trompe. Nous sommes un pays minier, comme l’Arabie Saoudite est un pays pétrolier et qui a fait du pétrole sa première richesse. Pourquoi est-ce qu’on nous interdirait, nous congolais, de faire de nos mines notre première ?

GH : Vous avez parlé des mines et de la transformation. Mais il manque des infrastructures. Quel rôle pour les infrastructures dans cette économie opérationnelle et comment faire pour en avoir ?

A.K : Depuis 1960 nous avons pêché sur la gouvernance. Nous n’avons pas eu des politiques qui étaient les cadors de la gouvernance. D’ailleurs, si aujourd’hui nous sommes dans cet état, c’est parce que nous n’avons pas eu de gouvernance en tant que telle. Nous avons eu des gens qui ont demandé l’indépendance certes, mais qui n’étaient tout à fait taillés pour la gouvernance d’un pays continental comme la RDC. Donc, il faut qu’il y ait un rattrapage de ce côté-là. Parlant des infrastructures, c’est quoi les infrastructures ?

Les infrastructures ce sont ces veines que vous avez dans votre corps, qui amènent le sang partout dans le corps. Je vous ai parlé des bassins miniers, si on arrive à relier ces 5 bassins miniers, imaginez la dynamique d’interconnexion que nous pouvons avoir et comment est-ce que nous pouvons développer les échanges entre ces bassins et comment est-ce que nous pouvons d’une certaine manière agréger des populations autour des activités industrielles porteuses de valeur et capables de nourrir la population. D’un autre côté, je voudrai dire aussi une autre chose : les infrastructures, oui, mais pourquoi faire ? Il va falloir que les infrastructures puissent s’appuyer sur une vision économique claire, parce que vous ne pouvez pas faire des infrastructures pour dire que j’ai fait une route entre telle ville et telle ville, mais qu’est-ce qui passe sur cette route ? Est-ce que cette route est rentable ? Est-ce qu’elle est porteuse de développement, de l’emploi, ainsi de suite. Même les routes, elles doivent pouvoir s’inscrire dans une vision globale de développement. S’il n’y a pas de vision globale de développement et qu’on dit on va développer le pays en s’appuyant sur les infrastructures, on a tout faux. L’infrastructure doit accompagner la vision. Quelle est la vision que les infrastructures accompagnent en RDC ?

GH : Au-delà de tout, du point de vue de la conception des idées (l’université), y-a-t-il là aussi un combat à mener ?

A.K : Le combat à mener au point de vue des universités c’est un combat éthique que nous avons à mener dans notre pays. La corruption est partout. Nous avons des cerveaux corrompus depuis l’école primaire jusqu’à l’université. Alors, comment voulez-vous que vous preniez l’université comme étant l’endroit sur lequel vous devez tirer les idées nécessaires au développement de tous, si nous leur apprenons depuis le bas-âge à ne penser qu’à eux-mêmes ? C’est problématique, ça. C’est une politique qu’on doit avoir sur l’université. C’est compliqué de parler de l’université aujourd’hui. On doit aussi penser l’université autrement. Aujourd’hui lorsque quelqu’un sort de l’université, il a fait la gestion, l’économie, ou je ne sais quoi, moi en tant qu’entrepreneur, je ne sais pas quoi en faire. C’est de la matière brute. Si vous me dites que c’est cette université qui doit penser notre développement, je pense qu’on va avoir quelques soucis. Mais ça ne veut pas dire que l’université n’a rien. L’université a des penseurs qui sont capables de rentrer dans des cercles de réflexion pour nous apporter réellement de la valeur. Mais est-ce que les politiques que nous avons sont capables de les écouter ? Le travail qu’il y a à faire c’est de mettre en place des cercles de réflexion d’élite qui permettent d’impulser une vision. Nous avons des tacticiens, mais nous n’avons pas de vision. Sur la politique économique, nous n’avons pas de vision, sur la politique des infrastructures, nous n’avons pas de vision, ainsi de suite. Quand les gouvernements changent, on a l’impression qu’ils viennent avec beaucoup de promesses et en fait c’est de la poudre que l’on met dans l’ensemble du pays. On cherche la cohésion, on n’arrive pas à la trouver. Nous les privés, on doit s’asseoir avec les politiques, les sociologues, les économistes, les politologues pour qu’on puisse donner une vision de ce que nous voulons faire de ce pays dans vingt ans. Moi, en tant que congolais, j’ai un flou absolu de ce que nous voulons être dans 20 ans. Je jouis des intentions, mais les intentions ne suffisent pas.

G.H : Dans le contexte actuel, dites-nous quel est le rôle que l’entreprise congolaise doit jouer pour arriver à l’indépendance économique ?

A.K : Je pense que l’entreprise congolaise joue déjà son rôle. L’entreprise congolaise joue son rôle en produisant localement, en employant localement. Maintenant, si l’entreprise congolaise ne se voit pas, c’est parce que nous avons ouvert le pays aux investisseurs étrangers, nous pensons que notre développement ne peut passer que par les étrangers. Donc automatiquement, on a un strabisme économique où on ne regarde que les entreprises étrangères, on oublie les entreprises locales qui font nourrir les familles localement. Parce que les entreprises étrangères qu’est-ce qu’elles font, elles nous transforment en exportateur net de revenue. Les entreprises congolaises ont toujours existé. Elles veulent simplement que les politiques les écoutent un peu plus, elles ont besoin que les politiques les aident encore un peu plus, ont besoin que l’administration ne passe pas son temps à tuer l’entreprise congolaise. Le système économique qui est mis en place, le système fiscal, le système administratif, tout ceci est contre l’entreprise congolaise d’une certaine manière. Nous avons monté une administration qui est un monstre, qui passe son temps à nous tuer, nous, et à privilégier les entreprises qui viennent de l’étranger.

Ce paradigme doit changer. Ça, c’est la première chose. La deuxième chose est que les entreprises congolaises doivent avoir les portes ouvertes de l’État. L’État Congolais est le premier investisseur et le premier consommateur. L’État congolais ne nous donne pas des marchés au niveau national. Maintenant, où voulez-vous qu’on puisse croitre ? Les entreprises Congolaises se contentent des miettes que la population donne, mais malgré ça, l’État vient ponctionner. Nous sommes des entreprises congolaises mais qui souffrons de la vision politique que nous avons du développement local des entreprises locales. Je pense que les entreprises aujourd’hui doivent travailler avec les politiques pour que demain c’est nous qui allons employer leurs enfants. Les entreprises étrangères sont des entreprises mercenaires. Elles viennent, elles prennent l’argent, elles partent, pour la plupart, si elles laissent 5% ou 10%, c’est déjà beaucoup, or nous 100% c’est ici localement. J’ai bon espoir qu’avec cette date du 30 juin, les politiques vont nous écouter, vont nous regarder.

Propos recueillis par Patrick Ilunga

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