Politique

Denis Mukwege : L’équation inattendue

L’erreur à éviter serait, dans un haussement d’épaules, de dire que ce n’est qu’un médecin, qu’il ne représente rien et qu’il n’a d’ailleurs rien à faire dans la politique. Avec les faits survenus dans les précédents cycles électoraux, il y a lieu d’approfondir cette réalité qu’impose désormais le docteur  Denis Mukwege à la classe politique Congolaise. Depuis plusieurs années et ceci de manière continue, le combat politique se déroule en suivant deux créneaux. Le premier est celui qui oppose les tenants du pouvoir qui ont en face d’eux une opposition parlementaire ou non. C’est un jeu de contradiction entre les personnes qui ont la même vision de l’État et qui sont divergents dans les modalités pratiques de cet exercice. Ils peuvent par moments se retrouver dans des gouvernements de coalition, voire d’unité nationale. De Mobutu à Kabila, chacun a eu droit à cette opposition. Mais il existe une deuxième réalité politique à laquelle l’on ne fait pas suffisamment attention, mais qui prend les racines dans une sociologie de la revendication politique. C’est la cassure profonde entre une grande partie de la population et la classe dirigeante toutes tendances confondues. Ces congolais estiment qu’il est venu le temps de changer le paradigme du pouvoir car ceux qui le détiennent ont totalement perdu les valeurs morales et républicaines.

Le désintérêt des plusieurs congolais à la question politique vient probablement de ce « dégoût » qu’ils ont de la manière dont la politique se mène. Ils refusent de s’engager, ils sont critiques et on les retrouve depuis quelques années sur les réseaux sociaux en train de verser leur bile. Ils réclament une sorte de révolution démocratique avec l’avènement d’une nouvelle classe politique et inconsciemment ils sont à la recherche d’une figure qui puisse incarner à leurs yeux cette nouvelle route.

Pour saisir davantage cette nouvelle donne, il suffit de se rappeler le phénomène docteur Kashala en 2006. Ce parfait inconnu du grand public, venu des États-Unis d’Amérique est arrivé en R D Congo, il a fait parler de lui, et des centaines des électeurs ont mis leur foi en lui, alors qu’il venait de débarquer dans une arène politique où des figures s’étaient faits des noms et où certains acteurs avaient déjà une notoriété établie. Les élections alors organisées sur un fond de belligérance ne l’ont pas empêché d’obtenir un score inattendu. Oscar Kashala était un peu ce leader que ceux qui aspirent à la révolution démocratique voulaient voir.

Sans beaucoup des moyens et du temps, il a bénéficié d’un courant de sympathie qui a battu au pilori certains candidats célèbres. C’était déjà un signal. Les machines politiques traditionnelles ne parviennent plus à assurer des forts ancrages nationaux et sont devenus, au fil des temps, des refuges tribaux dans le meilleur des cas sinon, des fiefs pour chefs de guerre. Ce besoin de changement est si fort que le peuple a engouffré derrière tout celui qui peut symboliser à ses yeux cette quête de la  vertu. Le même phénomène a risqué de se répéter avec Martin Fayulu en 2018. Certes, il était un leader de premier plan, mais pas aussi fort pour anticiper sur le grand vent de sympathie qui a couvert sa campagne. Il fut adopté par des milliers des congolais qui ne le connaissaient même pas, mais qui étaient convaincus qu’il pouvait jouer ce rôle de révolutionnaire démocratique. On voit même qu’à ce jour le président de l’Ecidé n’est pas revenu dans le jeu d’alliances et semble se satisfaire de cette image éthique d’un politique intègre.

C’est dans cette ambiance que le nom de Denis Mukwege apparaît et il est cité comme un futur candidat à la présidentielle de 2023. Plusieurs réactions sont enregistrées à la suite de cette nouvelle équation. Il y’a d’abord les instinctifs qui lui refusent le droit de venir planter des salades dans le jardin politique. Des articles sont publiés pour montrer qu’il n’a pas le droit de jouer avec le feu et qu’il n’est pas outillé pour se lancer dans l’arène politique. Il devrait se contenter de soigner les femmes blessées qui ont largement besoin de lui. Une autre réaction est celle des citoyens demandeurs de ce changement. Ils estiment qu’il est le bienvenu dans ce jeu car il porte en lui le rayonnement suffisant pour impacter positivement la marche de la Nation. Prix Nobel et d’ailleurs le seul de la RD Congo, qui mieux que lui peut porter la voix du pays ? Suffisamment crédible, il va donner à son pays une image de normalité et va construire avec l’ensemble de ceux qui sont décidés, un contexte de développement dans la transparence et la bonne gouvernance.

Voilà qu’autour d’une ambition non encore exprimée par le concerné, il se construit déjà une légende urbaine d’un champion politique qui viendrait tout casser à son passage.

Plus sérieusement, l’éventuelle candidature du docteur Mukwege est le symbole d’une société en crise de vision stratégique et surtout de l’absence d’un consensus national sur la marche dans l’histoire. Que des médecins quittent les salles des malades pour s’occuper de politique est l’expression d’un gap dans la manière dont les « les professionnels » ont géré le destin collectif. Que ceux qui ont la vocation politique soient attentifs au signal qui vient de ces hommes de valeur que sont les universitaires qui doivent quitter leur labo pour se lancer dans la recherche du pain quotidien dans les prétoires politiques.

Comment expliquer que ceux qui ont le savoir, se sentent obligés de se présenter aux élections ?

Comment une société qui manque de tout peut se payer le luxe des institutions coûteuses qui prennent l’essentiel des technocrates lesquels estiment qu’en participant à des séances plénières, tout grandiloquents, tout est résolu ?

Denis Mukwege est un homme honoré par la communauté internationale et aujourd’hui il passe pour un membre de l’élite mondiale.

Normalement le pays devait se réjouir d’une telle image et créer autour de lui une communauté des savants à l’éthique irréprochable. Mais qu’il décide de descendre dans l’arène, va l’exposer à toute la lie politique de niveau inférieur et il sera obligé de se baisser à ce niveau pour se maintenir dans cette atmosphère. Que veut réellement Denis Mukwege ?

On peut bassement dire le pouvoir, mais cela peut être un raccourci comme réponse, car il a un pouvoir, celui que confèrent le savoir et le travail assidu. Il veut sans doute le changement dans son pays pour avoir été au fond de l’horreur des âmes humaines déchues qui tuent et massacrent des femmes innocentes depuis plus de vingt ans à l’Est du pays. Il a alerté son pays, le monde et toute la conscience universelle. Peut-être pense-t-il que la détention du pouvoir d’Etat peut changer les choses profondément. Tout cela est possible, mais se doit d’être pris en compte par un ensemble des variables complètement non maîtrisés dans cet espace récessif.

Pour éviter un processus électoral chaotique, les grands chefs doivent prendre langue avec des potentiels candidats comme le docteur Denis Mukwege pour des accords sur des programmes précis, de les convaincre qu’ils peuvent porter leur vision au quotidien plutôt que de les voir comme des adversaires politiques et désormais des cibles à discréditer. Du côté du docteur prix Nobel, il est aussi urgent de mesurer l’impact  qu’aura cette candidature sur le prestige de sa fonction. Être Prix Nobel c’est accepter une projection universelle, faire partie de ceux qui se sont signalés dans des actes à portée universelle. Ce sont les meilleurs hommes que la terre a produits, des modèles permanents. Faut-il sacrifier tout ce prestige pour un poste somme toute prestigieux, mais profondément ingrat ? Quand les congolais qui se retournent vite et qui ne connaissent pas le poids de l’effort vont se retourner contre lui que restera-t-il de la légende du docteur,  réparateur des cœurs brisés ?

Plusieurs observateurs de la scène politique estiment que le grand professeur peut soutenir le candidat de son choix, lui apporter son soutien pour que le monde qu’il veut voir se développer se mette en place. Pour les générations futures il y aura des interrogations pour savoir comment un peuple visité par l’honneur et la dignité, ait pu laisser l’un de ses meilleurs citoyens embarquer dans la marche vers la conquête des pouvoirs ?

Adam Mwena Meji

 

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