Editorial

L’État tribal ou tribalisme d’État : La RDC à la croisée des chemins

Tous ont raison et tous ont tort et comment ? Ceux qui s’égosillent dans les réseaux sociaux et sur des plateaux de télévision pour défendre la perception qu’ils se font des intérêts communautaires. Les Katangais et les Kasaïens ont à la fois raison et tort. Ils ont raison de s’inquiéter de cet exode massif des compatriotes qui viennent du grand Kasaï à la recherche du mieux-être, car l’espace de vie est devenu hostile. L’inquiétude vient du fait que les possibilités étant limitées au Katanga, une forme de concurrence qui ne dit pas son nom oppose des compatriotes sur le terrain de la survie. Les Kasaïens ont raison d’aller partout au pays à la recherche des moyens de survie comme d’ailleurs le garantit la Constitution de la République. Ils ont tous tort, car ce qui relève d’un ajustement à l’intérieur d’un État, ils en font une source de conflit et un motif de profonde animosité entre les communautés. Ils ont tort les Katangais de créer une stigmatisation d’une communauté et les Kasaïens ont tort de croire que cette situation d’exode ne puisse quelque part gêner des postures acquises. C’est à l’État congolais qu’il revient  d’organiser les forces sociales et économiques qui le composent pour favoriser un climat d’harmonie. Il s’agit donc fondamentalement des capacités de l’État congolais d’affronter les défis des communautés qui le composent. Quelle est finalement la qualité de l’État Congolais et comment, il se positionne pour faire face aux enjeux de son existence ?

Empruntant l’analyse d’un penseur célèbre, Dieudonné Essomba, qui affirme que l’État congolais est un ” État artificiel ” totalement antagonique à la Nation hétérogène sur lequel, il s’applique. Et s‘il a pu faire illusion pendant 60 ans, c’est simplement parce qu’il offrait une situation à tout le monde, en termes d’emplois directs et d’opportunités. A sa création, tous ceux qui avaient un certificat d’études primaires, avaient un emploi assuré et ceux qui avaient suivi une formation technique, trouvaient largement des activités bien rémunérées. En échange de ces avantages, l’État pouvait entretenir une idéologie artificielle où il demandait aux congolais d’être d’abord Congolais avant d’être des membres de leurs tribus respectives. Mais cela n’a jamais favorisé une adhésion sincère ! Les Congolais y adhéraient pour des besoins purement instrumentaux et comme cela ne gênait personne, ils ont basculé dans une hypocrisie collective où tout le mode tenait publiquement le discours de l’unité nationale mais agissait en tribu. Cela permettait d’entretenir une illusion d’unité, alors que dans le fond, rien n’avait changé.

Dans ces conditions, il suffisait que l’État cesse de pourvoir ces avantages pour que la situation change totalement. Et c’est bien cela qui va se passer. Par son évolution et l’évolution du contexte, l’état congolais s’est retrouvé totalement débordé et incapable de répondre à une demande sociale qui évoluait de manière exponentielle, alors que ses moyens plafonnaient. D’où, un rationnement sévère d’emplois, de revenus et d’opportunités. Or, chaque fois qu’un tel rationnement survient dans une Nation, il se traduit concrètement par une violente compétition intercommunautaire sur les avantages de l’État, à savoir : les emplois publics, les postes de pouvoir, les infrastructures collectives et les rentes comme les marchés publics.

Par le fait même, l’État qui prétend bâtir l’unité nationale devient sa première ennemie, puisqu’il alimente les tensions tribales sur ses avantages. Cette compétition qui ne peut que s’intensifier, débouche naturellement que sur deux types de mouvements : les mouvements d’agression de l’État et les mouvements d’hostilité à d’autres communautés.

Les mouvements d’agression de l’État.

Les Communautés, exaspérées, n’acceptent plus la tutelle d’un Etat qui ne leur apporte rien ! Suivant le cas, elles peuvent alors réagir, soit en tentant de mettre la main par la force sur le pouvoir pour en contrôler les avantages, ce qui peut basculer dans une guerre généralisée si d’autres communautés ont les mêmes prétentions. Soit alors, demander leur séparation.

Les mouvements d’hostilité à d’autres communauté.

C’est le phénomène de bouc-émissarisation, où chaque Communauté cherche un coupable à ses malheurs qu’ils trouvent naturellement dans les étrangers ou les allogènes, ce qui peut naturellement déboucher sur les purifications ethniques. Pour le cas de la République Démocratique du Congo Congo (RDC), l’État est épuisé et n’a plus les moyens de répondre à la demande sociale et doit se réformer en profondeur afin qu’il survive. Cela signifie qu’il faut absolument mettre un écran entre l’État et les citoyens, en éclatant l’État en deux niveaux. Un premier niveau, sous la forme des États provinciaux qui traitent la demande sociale de leurs citoyens respectifs. Les citoyens du Kasaï doivent voir leur demande sociale traitée au niveau du Kasaï, ceux de l’Est au niveau de l’Est, et ainsi de suite. Un niveau national qui traite la demande sociale des États provinciaux, de manière globale, tout en étant isolé par les citoyens. Les États provinciaux  formeront ainsi un indispensable écran entre les citoyens Congolais et l’État national, de telle sorte que la demande sociale ne vienne plus se concentrer à un seul endroit, Kinshasa. Ce modèle va considérablement limiter l‘intensification des compétitions intercommunautaires et réduire la monstrueuse attractivité du poste de Président de la République qui alimente tant les guerres tribales. Certains continuent à jouer avec la RDC, incapables qu’ils sont de lire les dynamiques qui travaillent dans le  pays. Les événements qui se passent en RDC ne sont pas un hasard : la violence des débats lors des élections, les tensions opposant les communautés, les groupes armés, les Maï-Mai sont des situations qui durent depuis longtemps.

L’État unitaire a réussi plus ou moins à les contenir jusqu’aujourd’hui, mais il serait erroné de croire qu’il peut indéfiniment les contrôler, car au fur et à mesure que le temps passe et que le rationnement s’intensifie, ces dynamiques s’intensifient à leur tour, jusqu’à prendre un caractère explosif. Les mouvements que nous voyons en Ituri, à Beni, à Butembo, au Nord Katanga et récemment, au Kasaï Central avec les Kamwena Nsapu, ne sont donc qu’un coup de semonce d’une contestation généralisée de l’Etat, comme régulateur monopolistique de la vie collective. Ils relaient de ce fait les différentes crises, mais aussi toutes les réclamations issues des diverses parties du Congo. Mais, contrairement aux époques passées, ces mouvements ne vont plus s’arrêter.

Face à un État impotent qui ne peut plus répondre à la demande sociale émanant des Communautés, celles-ci ont levé leur tête et il n’existe aucune force qui peut encore les étouffer ! Sans compter que dans cet objectif, elles sont appuyées par le discours violemment communautariste des réseaux sociaux. C’est donc une grave erreur de se reporter sur les capacités de l’État à maintenir les Communautés sous son contrôle ! Il n’en a pas les moyens !

D’ailleurs, l’État unitaire est tellement épuisé que dès qu’il a payé les salaires des agents et fonctionnaires de l’État et financé ses guerres, il n’a plus aucun sous pour investir. Avec quatre 450 tribus ou ethnies, la RDC ne pouvait qu’adopter la version de devenir un État unitaire capable de fédérer toutes les tribus en une grande Nation et de laisser émerger cette conscience collective d’une identité congolaise. Mais, par un jeu de clans, le pouvoir obtenu, soit par des élections, soit par des coups de la révolution ou par un coup d’État, est habillé de manière maladroite par des oripeaux tribaux, au point que l’on pense que c’est telle tribu qui gouverne.

A partir de ce moment, la RDC mute à chaque fois en un État tribal si on considère la tribu du Chef. Par exemple, pour le moment, on pourrait à tort dire que l’État tribal est ” Muluba ” au regard de la tribu du Président. Ceci est une erreur, car l’effectivité pour qu’une tribu puisse réellement diriger est impossible, mais une forte symbolique est ainsi attachée à cette réalité. Il est illusoire de parler d’un État tribal, car les membres d’une même tribu ne sont pas souvent d’un même bord, mais les tendances observées peuvent être celles d’un tribalisme d’État quand les responsables au plus haut sommet ne choisissent que des membres de leurs communautés pour diriger les institutions.

Cette dérive est dangereuse, car elle alimente la frustration des autres communautés et fait des élections non pas comme une compétition entre projets mais une guerre des tribus. Ni l’Etat tribal, ni le tribalisme d’Etat ne sied au Congo qui est un sous-continent qui ne peut se relever que si ses piliers qui sont les provinces, sont fortes et si les tribus sont des vecteurs de mobilisation du génie et non des refuges pour des adeptes d’une culture de la rente tribale.

Robert Tanzey

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