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Pour une l’indépendance économique de la RDC Prof. Dieudonné Luaba : «Il faut un leadership de taille… et une volonté collective de mieux faire»

Elle est dans toute les langues, cette indépendance politique chèrement acquise au prix du sang des martyrs qui se sont battus pour cette liberté. Mais qu’en est-il de l’indépendance économique de la République démocratique du Congo ? Une indépendance qui ne se donne pas sur un plateau d’argent, qui est fonction des efforts internes d’un peuple fier de son identité, conscient de son histoire, des enjeux de son environnement, mais aussi de ses défis ? Cela rentre dans le registre d’equations à plusieurs variables. Un faisceau d’exigences qui soulèvent beaucoup de questions.
Le professeur Dieudonné Luaba Nkuna, spécialiste des questions du droit économique et des affaires, avocat au barreau de Kinshasa Gombe, a répondu à plusieurs aspects de ces questionnements en y apportant son éclairage et son recul d’homme de sciences. Pour lui, l’autonomie économique de la RDC peut être considérée actuellement comme un leurre. Le professeur n’est pas aussi pessimiste que ça, car il croit aux potentialité de la RDC. Ce qui qui manque au pays, à l’en croire, il le résume à trois réalités: D’abord un leadership de taille, la capacité de transformer les potentialités du pays en richesses, mais aussi la volonté collective à mieux faire.
Il a aussi salué les efforts fournis actuellement dans la mobilisation des recettes et le goût du contrôle de la gestion des finances qui renaît dans les instances habiletées, notamment l’IGF.

Vous retrouverez l’intégralité de la pensée du Professeur Dieudonné Luaba sur la question dans les lignes qui suivent.

Geopolis Hebdo : A quoi vous fait penser la date du 30 juin ?

Dieudonné Luaba : Le 30 juin 1960 et aujourd’hui c’est une soixantaine d’années. Cet événement tombe à point nommé, quand on se souvient de ce que nous sommes en train de voir maintenant autour des reliques du corps de notre premier Premier Ministre, héros national Patrice et Emery Lumumba, dont la dépouille est arrivée Congo en provenance de la Belgique. Et aussi avec tout ce qui est en train d’être fait en ce moment autour de ce deuil que nous voulons vivre ensemble du Sankuru, [à Lumumbaville Ndlr], à la Tshopo, Lubumbashi et Kinshasa [périple de la relique]. C’est vraiment une date commémorative où tous les Congolais se souviennent de notre accession à l’indépendance nationale et internationale comme État souverain.

GH : A côté de l’indépendance politique arrachée, la RDC devrait avoir aussi son indépendance économique en tant qu’Etat. Que peut-on comprendre de ce concept ?

*DL *: D’emblée, quand on est devant le concept indépendance, on voit beaucoup plus ces aspects politiques, alors qu’il est important comme vous le dites, d’avoir aussi l’indépendance économique. C’est quand-même assez particulier d’avoir pensé à ce concept, parce que l’indépendance économique ne signifie pas directement l’indépendance politique. Sur le plan économique, la conception de l’indépendance c’est le fait pour un pays d’avoir une autonomie dans la disposition des ressources, des moyens, des potentialités qui peuvent lui permettre de se suffire et d’émerger en tant qu’État. C’est vrai qu’au lendemain de l’indépendance politique, sur le plan économique la République démocratique du Congo était un pays de référence parce que, on se souviendra que la monnaie nationale avait une valeur plus que même le dollar américain. Autour de ce que nous avons comme potentialité chez nous, un auteur de notre siècle n’a pas eu tort quand il a déclaré que l’Afrique avait la forme d’un revolver dont la gâchette se trouvait en République démocratique du Congo.

La République démocratique du Congo est un pays nanti de potentialités sur tous les plans. Sur le plan hydraulique, sur le plan des ressources naturelles, sur le plan environnemental, sur le plan humain. Donc penser à l’indépendance économique à mon sens serait avoir non seulement des ressources auxquelles j’ai fait allusion, mais savoir les transformer chez nous pour faire de notre pays l’Eldorado, l’oasis où les gens peuvent venir investir en condition de sécurité, de tranquillité et pouvoir transformer notre tissu économique, créer de la main d’œuvre et faire de nous effectivement, un pays indépendant qui peut vivre son économie naturellement grâce à ses potentialités.
Mais aujourd’hui ça pourrait effectivement devenir un leurre parce que parti de cet élan économique, les régimes politiques qui se sont succédés ont inculqué chez nous que la politique avait de l’ascendance sur l’économie, de manière à ce que lorsque la politique faite n’est pas bonne, l’économie en pâtit.
Et nous nous sommes bien rendu compte qu’avec toutes ces potentialités que nous avons chez nous, l’indépendance économique se trouve être un leurre, un mirage insaisissable, parce que du jour au jour on essaie de fournir un peu plus d’efforts, mais ces efforts-là sont vains, parce que tout simplement la gestion et la gouvernance des moyens financiéres nous trahissent.

GH : Vous avez parlé de l’autosuffisance et de la transformation locale, comment la RDC peut-elle parvenir à cela ?

DL: Il faut un leadership de taille, une transformation et une volonté collective de mieux faire. C’est vrai que quand on regarde les statistiques aujourd’hui, la RDC est au bas de l’échelle en ce qui concerne les pays qui non seulement ont des potentialités, mais savent les transformer. Chez nous il n’y a pas de transformation. Tout ce que nous avons comme minérais, tout ce que nous avons comme potentialité, nous les avons dans cet état brut et toute forme de transformation se fait ailleurs. Ce qui fait que ceux qui transforment nos potentialités, nos minérais ont une plus-value et ces produits sont vendus à plus cher compte tenu de cette plus-value que nous n’avons pas chez nous, encore faudra-t-il se rassurer que le secteur minier, par exemple, qui est considéré comme le poumon de notre économie, quand vous exploitez les publications des auteurs comme le professeur Mabi Mulumba sur la prédation de notre économie, il fait de ce secteur un secteur générateur de ressources suffisantes pour le compte du Trésor public qui lorsqu’il est géré rationnellement, peut ramener beaucoup de ressources au budget de l’État.

Vous savez que nous avons un budget aujourd’hui qui avoisine l’équivalence de près de 10 milliards de dollars américains. Nous venons de loin pour arriver là, parce que rappelez-vous qu’on avait le budget de 800 millions de dollars, aujourd’hui, arriver à un budget de 10 milliards de dollars américains c’est quand-même des efforts herculéens qui ont été consentis avec le leadership au pays. Mais nous pensons que toute chose peut être faisable pour que d’ici à l’horizon 2050, par exemple, la RDC soit un pays émergent. Les statistiques nous indiquent aujourd’hui que nous sommes au bas de l’échelle, je le disais tout à l’heure, en tant que pays. Alors que nous avons toutes ces potentialités, nous sommes comptés parmi les pays pauvres, même les plus pauvres du monde. Au regard des réalités autour de ce que nous avons chez nous, notre tissu économique est potentiellement riche et si nous avons de la détermination et la volonté politique de mieux faire, je crois qu’on peut aller de l’avant et transformer totalement cet Etat.

GH : Notre pays étant fortement minier comme vous l’avez insinué, peut-on espérer une diversification de son économie à partir des mines ?

DL : Le secteur minier, nous l’avons dit évidemment, est l’un de secteur important chez nous, mais regardez aujourd’hui ce qui se passe dans le secteur de l’environnement, la République démocratique du Congo c’est une réserve mondiale. Il suffit simplement que nous puissions gérer rationnellement nos ressources. Sur le plan environnemental nous avons suffisamment de gains, de moyens pour booster notre développement socio-économique. Mais le secteur minier reste le secteur considérable. Mais les minérais sont des ressources que nous avons évidemment, mais qui peuvent s’épuiser. C’est vrai que ces ressources appartiennent à l’État, la domanialité publique, fait que tout celui qui veut exploiter dans ce secteur, obtienne de la part de l’État qui en est le propriétaire, l’autorisation d’exploitation, de recherche autour des gisements miniers que l’on peut posséder. Mais toutes ces études géologiques doivent être suivis. Tous les services techniques qui interviennent dans ce secteur doivent chacun faire son travail et permettre à ceux qui viennent investir chez nous de rentabiliser leurs activités en même temps que le Trésor public où l’État peut effectivement et doit retrouver ce qui lui revient. A ce propos, il y a la dernière loi dans le domaine minier qui effectivement est venu transformer un certain nombre de choses, pour pouvoir s’assurer de gain que l’État congolais en tant que propriétaire des minerais, qui accorde l’exploitation aux investisseurs qui viennent, se retrouve en même temps que ceux qui viennent investir se retrouvent aussi. Les dispositions de ce texte sur la loi portant code minier réajustent évidemment le régime et accordent des avantages tant aux investisseurs qu’à l’Etat lui-même pour qu’éventuellement, à travers ce secteur, nous puissions booster le développement socio-économique de notre pays.

GH : Avec votre regard de spécialiste des questions de droit économique et des affaires, quelle lecture faites-vous de l’environnement économique de notre pays. Peut-il pousser à la transformation économique de la RDC ?

DL : C’est vrai que beaucoup reste à faire. Sur le plan économique d’abord. Aujourd’hui le monde entier est dominé par le phénomène de mondialisation. La globalisation financière des économies des Etats est une donne incontournable. Même les pays les plus nantis de la planète ont toujours besoin de concertation, du régionalisme et de la coopération avec les autres États, de manière à ce que la République démocratique du Congo ne reste pas en marge de cette réalité. Alors notre environnement économique, on va dire c’est vrai que nous luttons du jour le jour pour assainir le climat des affaires, mais là il faut bien dire qu’on peut le considérer encore comme malsain, parce qu’il faut se battre, il faut continuer à conjuguer les efforts pour maintenir leadership. Vous voyez, nous sommes un pays au centre de l’Afrique, un pays puissant, évidemment parce qu’aujourd’hui nous faisons partie de toutes les organisations à vocation régionale, sous-régionale en Afrique comme le cas de la ZLECAF par exemple, on peut citer bien de structures. Cette mondialisation veut que nous puissions être en communion, en partenariat avec les autres pays voisins. Mais quand on regarde les voisins directs avec lesquels nous sommes en inimitié de manière continuelle. Le développement, lorsqu’il doit être collectif sur base de ce paradigme de mondialisation, nous impose à ce que nous puissions déjà avoir la paix et la sécurité sans lesquelles, nul ne peut connaître un développement. Alors en République démocratique du Congo nous avons aujourd’hui un leadership politique indiqué, parce que quand on fait de la bonne politique, l’économie suit et tous les autres secteurs, le social l’environnement, si vous voulez. Parce que l’humain est très maximalement utilisé lorsque il sait qu’il se retrouve dans des conditions de rentabilité. Alors là sur le plan économique, sur le plan de la gestion de nos finances par exemple, les finances ne peuvent pas bien fonctionner derrière les bruits des bottes.

Nul n’accepte d’investir là où on n’est pas convaincu de la rentabilité.

Notre environnement économique est influencé par tout cela. Aujourd’hui le monde entier a connu la pandémie de covid 19 qui a eu beaucoup de conséquences négatives et néfastes sur la gestion de la rentabilité des économies des Etats. Nous ne pouvons pas dire cela en oubliant la guerre, non seulement de l’Est chez nous, mais aussi la guerre entre la Russie et l’Ukraine avec toutes les conséquences que cela ramènent pour les économies assez fragiles comme la nôtre. Nous sommes dans une économie extravertie, totalement tournée vers l’extérieur. Nous importons plus que nous n’exportons. Or sur le plan international, c’est la loi du donner et du recevoir. L’économie doit être compétitive, l’économie concurrentielle. On fait cas de vous en fonction de ce que vous savez apporter. Nous, nous sommes un pays à potentialité énorme, mais nous ne sommes pas encore parvenus à pouvoir exploiter rationnellement toutes ces potentialités dont nous sommes détenteurs. Il est important que tous, pas simplement le leadership politique, pas simplement le président de la République à qui nous adressons ici nos hommages les plus déférants, mais aussi le gouvernement dans sa globalité, toutes nos institutions et même chacun partout où nous sommes, la société civile, les institutions d’appui à la démocratie, chacun de nous est appelé à pouvoir conjuguer ses efforts pour qu’ensemble nous puissions, en tant que RDC, connaître l’émergence économique qui va d’ailleurs soutenir tous les aspects politiques de ce que nous faisons. Lorsque la politique fonctionne normalement, l’économie suit et nous pouvons en ce moment-là avoir un environnement politique qui soit propice et digne de consacrer les énergies vers le développement que nous attendons tous.

GH : Vous êtes professeur d’Universités, au sommet du savoir. En observateur averti, avez-vous un message particulier en rapport avec la thématique abordée ?

DL : Merci beaucoup, une thématique très intéressante monsieur le journaliste. Je voudrais encore, comme je l’ai dit dès le départ, vous remercier parce que venir auprès de nous pour nous interviewer après avoir reçu Willy Kalengayi, que je remercie en passant, je dis tout simplement que nous avons eu l’habitude nous tous de parler de notre indépendance politique. C’est vrai que là nous fêtons notre indépendance. Cette année, nous célébrons notre indépendance dans les conditions particulières, parce que nous sommes en insécurité à cause des attaques de la rébellion à l’Est de notre pays. Tous les congolais, nous devons unir nos efforts maintenant en ce qui concerne cet aspect de choses pour que nous puissions bouter dehors l’ennemi qui se trouve sur notre territoire. Et politiquement ces efforts, on les voit, ils sont conjugués dans tous les sens. Tout le monde condamne ce qui se passe. Tout le monde est d’accord qu’il va falloir que la RDC reprenne du poil de la bête et que le développement devienne aujourd’hui une réalité. Sur le plan économique exactement, il y a beaucoup d’efforts qui se trouvent être entrepris. Parce qu’avoir une indépendance économique c’est disposer de ressources nécessaires pour pouvoir affronter évidemment toutes les difficultés que l’on peut avoir. Aujourd’hui nous avons la conception d’un État qui n’est plus l’État gendarme, qui n’est plus simplement l’État diplomate-sécuritaire, l’État est devenu providentiel, l’État est devenu pourvoyeur, l’État est économiste. Pour que cet État intervienne de manière efficace, il faut qu’il soit muni des outils importants, notamment les finances qui peuvent lui permettre d’agir. Je vois les efforts qui sont en train d’être fournis aujourd’hui. Vous voyez au ministère des Finances avec Fin-alerte par exemple, la possibilité de pouvoir orienter et canaliser toutes les ressources du Trésor public vers les caisses de l’État afin d’agir réellement.

Nous voyons les efforts fournis par les régies financières, en tête desquelles on voit la DGI (Direction générale des impôts, l’une des trois rédies financières de la RDC), avec les chiffres éléphantesques qui ont été évidemment consentis en terme de statistiques sous l’impulsion du Ministre des finances. Nous avons aussi le travail de contrôle. La police de contrôle des finances effectuée par l’Inspection Générale des Finances qui s’occupe de l’aspect du contrôle administratif, à côté de laquelle on a le contrôle juridictionnelle de la Cour des comptes, même le contrôle politique et parlementaire exercé par le législateur qui non seulement édicte les lois, mais aussi contrôle la gestion financière publique. Alors tous ces efforts sont fournis à travers ces genres de services et je vois les inspecteurs des finances de la RDC que nous sommes en train de former en ce moment. C’est autour de cette volonté de pouvoir imaginer exactement que ce qui est à l’État appartient à l’État. Tous les États du monde se sont toujours battus pour pouvoir réprimer, sanctionner ceux qui s’adonnent à des mécanismes de prédation, de prévarication, de détournement public, pour que plus les moyens financiers de l’État soient orientés vers la caisse du trésor public, à travers l’impunité, la consécration de la justice, l’Etat de droit dont on parle. Que chacun puisse se munir de cette réalité pour que sur le plan économique, nous puissions connaître ce décollage voulu et attendu de tous.

Propos recueillis et retranscrits par Fiston Oleko

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