Société

Reportage : Kinshasa: le calvaire des “enfants de la rue”

Au coin d’une rue, dans la commune de la Gombe, centre-ville, au nord de Kinshasa, un adolescent nous fait signe. Il nous demande de l’aide pour acheter de la nourriture. Il s’appelle Israël Mbala. Il n’a que 13 ans et vit dans les rues de Kinshasa. A quelques mètres de ce garçon, plusieurs adolescents sont assis au pied d’un immeuble. Comme Israël Mbala, ces autres jeunes enfants n’ont pas de maison, pas de tuteurs, ils vivent dans la rue, à la merci des intempéries, sans soins ni installations sanitaires. On les appelle Shegue ou Phaseur. Chacun d’eux a sa propre histoire. Ils sont entre 30 000 et 40 000 dans la capitale congolaise, selon les chiffres du ministère des Affaires sociales de la RDC. L’UNICEF RDC a confirmé à Géopolis ces chiffres, précisant que ces effectifs “sont dynamiques”, c’est-à-dire qu’ils peuvent évoluer très rapidement.

Kinshasa, la mégapole de plus de 12 millions d’habitants, accueille des familles de plusieurs provinces de la RDC. C’est pourquoi l’UNICEF RDC a déclaré que la capitale congolaise est plus exposée à avoir davantage d’enfants dans la rue, également à cause de la crise économique qui frappe de plus en plus.

Israël Mbala a confié à Géopolis qu’il a été amené dans la rue par des amis qui l’auraient drogué. S’il semble se plaindre de sa vie de sans abri, le jeune garçon refuse cependant de retourner dans sa famille. “Cela fait trois semaines que je suis ici, mais je ne peux pas rentrer chez moi. Je ne peux pas rentrer parce que mon père pourrait me punir sévèrement pour avoir fugué”, dit-il. Le jeune homme de treize ans n’a eu que trois ans de scolarité. Un retard pour son âge. Le jeune garçon habitait autrefois dans la commune de Makala, au sud de Kinshasa, à un peu plus de 10 km de l’endroit où il vit actuellement. Dans la rue, derrière le siège de la Commission électorale nationale indépendante à Gombe, où il se promène, le jeune Phaseur raconte que la police chasse tous les enfants Shegues qui traînent dans ce quartier. Il nous montre une blessure béante sur son genou. Il aurait été blessé en fuyant la police. En réalité, ce jeune Shegue préfère la rue à sa maison. Et il donne l’impression d’exclure toute possibilité de retour dans sa famille.

Discrimination et abus

L’UNICEF RDC confirme que le phénomène existe dans de nombreux pays et dans de nombreuses villes de la RDC. Selon l’UNICEF, cette situation s’est aggravée avec la crise économique provoquée par la crise sanitaire de Covid. Fuyant le stress accru dans leurs familles, certains enfants ont paradoxalement trouvé refuge dans la rue.

L’UNICEF RDC explique que plusieurs facteurs, dont la crise économique et la réorganisation des familles, sont à l’origine de la montée en flèche du phénomène. Thierry Kasongo, directeur de la Conférence des enfants communicateurs pour le changement de comportement, une structure dont la mission est de récupérer les enfants dans la rue pour les réintégrer dans la société, a déclaré à Géopolis que les facteurs socio-économiques n’expliquent pas tout. Avec la floraison des “églises du réveil”, les prédicateurs ont pris l’habitude d’accuser de sorcellerie les enfants de plusieurs familles recomposées. Ces églises ont essaimé depuis le début des années 1990. Ces années coïncident avec la montée en puissance du phénomène Phaseur.

Législation, une lettre morte

Thierry Kasongo affirme que ces enfants sont victimes de discrimination et d’abus. Isaac Ndoy, un enfant shegue de 12 ans, témoigne qu’il a été abusé. “J’ai été forcé d’accepter que je suis un sorcier. Ma belle-mère a commencé à me priver de nourriture. On m’a accusé de beaucoup de choses, mais je ne suis pas un sorcier”, a déclaré le garçon. Selon la loi, la discrimination et la maltraitance des enfants sont punissables par les tribunaux. La constitution congolaise stipule clairement : “L’abandon et la maltraitance des enfants, les abus sexuels et les accusations de sorcellerie sont interdits et punis par la loi. Les pouvoirs publics ont l’obligation d’assurer la protection des enfants en situation difficile et de traduire devant les tribunaux les auteurs et complices d’actes de violence contre les enfants”. La loi est on ne peut plus claire sur la question. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, car en réalité, les personnes qui se rendent coupables de violences sur les enfants ne sont pas forcément inquiétées. En 2009, pour renforcer l’arsenal juridique de protection des enfants, le parlement congolais avait voté une loi spécifique. Mais force est de constater que la société Kinoise n’en est pas encore suffisamment imprégnée.

Environnement de violence

Comme Isaac, beaucoup de ces enfants sont orphelins de père ou de mère. Thierry Kasongo regrette qu’il n’existe pas de bureaux d’alerte dont le travail, dans d’autres pays, consiste à alerter, à récupérer et à réintégrer ces enfants dans la société, en cas de fugue.

Kasongo explique que sur les 30.000 enfants de la rue, une bonne partie sont des filles. Plus de 10 %, dit-il. Dans la précarité et la dureté de la rue, ces enfants sont gagnés par la violence. Ayant subi la violence des plus grands, ils deviennent eux-mêmes violents à leur tour, dans leurs gestes comme dans leur langage. Ils portent presque tous des cicatrices ou des blessures, qui sont des indices de leur environnement violent. Ils agissent en meute. Et la nuit, ceux qui ont atteint un âge avancé sont capables de faire la loi dans leur environnement. Ils transforment tous les marchés de Kinshasa en no man’s land. Et parmi les enfants des rues, les filles sont victimes d’abus sexuels de la part des mâles. Une jungle qui prospère dans les grandes villes du pays. Un monde sans loi, où pour survivre, il faut s’habituer à la rêche et la rudesse.

Patrick Ilunga

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