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Révolution numérique et transition énergétique : la RDC au centre de la confrontation entre la Chine et les États-Unis

Dans un monde en recomposition, il y a une rude bataille que se livrent les Etats-Unis, qui tiennent à garder leur hégémonie, et le bloc Russie – Chine, qui se bat, à son tour, pour inverser la tendance et tendre vers un monde multipolaire. Dans ce duel au couteau, le RDC, grande réserve des matières stratégiques, se retrouve au cœur de ce combat des gladiateurs. Décryptage.

L’Administration Biden a indexé la Chine et la Russie comme des puissances autoritaires, révisionnistes et concurrentes stratégiques des Etats-Unis d’Amérique (National Security Strategy, White House, October 2022). A Washington, on est d’avis que la Russie est «une menace immédiate pour le système international libre et ouvert» devant être endiguée, tandis que la Chine est «l’unique concurrent» des Etats-Unis ayant à la fois «l’intention et la puissance de remodeler le monde».
Face cette stratégie américaine, la position de la Chine est sans ambiguïté. Elle «s’oppose à tout type d’hégém-onisme et à la politique du plus fort sous toutes ses formes». (Rapport au XXe Congrès du Parti Communisme Chinois du 16 octobre 2022) L’empire du milieu est déterminé à sauvegarder sa souveraineté et son intégrité territoriale ainsi que ses intérêts fondamentaux, a déclaré Ma Zhaoxu, vice-ministre du ministère des Affaires étrangères, lors de la conférence presse tenue en marge du 20ème Congrès du Parti Communiste Chinois. (Global Times du 20 oct. 2022.)

Dans ce combat des gladiateurs qui oppose la Chine aux Etats-Unis pour le leadership mondial, la RDC avec ses minerais stratégiques et critiques indispensables à la révolution numérique et la transition énergétique est au centre des enjeux géopolitiques.

Pour comprendre le duel sino-américain sur la RDC, il est impérieux d’analyser l’importance du Congo sur l’échiquier mondial depuis la Conférence de Berlin en Allemagne de 1885 et de scruter le domaine (minerais stratégiques) compétition entre ces deux grandes puissances.

La RDC sur l’échiquier mondial

«La RDC est le pays le plus important au monde parce qu’elle contribue à la transition énergétique ». Telle est la déclaration de M. Amos Hochstein, envoyé spécial du président américain Joe Biden et coordinateur des affaires énergétiques internationales dans une conférence de presse tenue à Kinshasa le 12 septembre 2022. Déjà en 2016, Gérard Prunier chercheur à l’Atlantic Council, Think thank américain proche de Pentagone, basé à Washington, avait publié une étude sur l’importance de la RDC, indiquant qu’«avec un potentiel minéral inexploité estimé à 24.000 milliards de dollars, la RDC possède probablement plus de réserves de ressources minérales que tout autre pays au monde, allant du cuivre, de l’or et des diamants au cobalt, à l’uranium, au coltan et au pétrole». Bref, la République Démocratique du Congo, stable, prospère et engagée sur le plan diplomatique, offre des avantages géopolitiques distincts aux Etats-Unis et à leurs alliés. (Why the Congo Matters ? – Pourquoi le Congo est important ?)

Il faut relever ici que l’importance de la RDC sur l’échiquier mondial ne date pas d’aujourd’hui. Tout est parti de la Conférence de Berlin (1884-1885) sur le partage de l’Afrique en zones d’influence des 13 puissances occidentales et de la Turquie. Les conclusions de cette conférence ont débouché sur la colonisation du continent et confiner à l’Afrique le rôle de réservoir des matières premières pour les industries occidentales après avoir servi de réservoir des esclaves pour les plantations dans les Amériques. (Georges Nzo-ngola-Ntalaja, La place de la RDC sur l’échiquier mondial contemporain, in African journal of demo-cracy and governance (AJDG), vol.7, n° 02, Kinshasa, 2020)

En effet, l’Acte de la Conférence de Berlin donna à Léopold II, Roi des Belges, le pouvoir de garantir les intérêts de grandes puissances dans l’Etat Indépendant du Congo (EIC), conformément à l’article 5 de cet Acte instaurant la liberté de commerce dans tous le bassin du Congo : «Toute puissance qui exerce ou exercera des droits de souveraineté dans les territoires susvisé ne pourra y concéder ni monopole ni privilège d’aucune espèce en matière commerciale».
En violation de l’article 5 de l’Acte de Berlin, le Roi Léopold II institua des monopoles commerciaux sur toute l’étendue de l’Etat Indépendant du Congo. Ces monopoles furent à la base d’une tragédie. La demande mondiale du caoutchouc pour la fabrication des pneus fut à la base d’un génocide oublié de 10 millions de congolais, des mains coupées et des femmes violées. (Adam Hochschild, Les fantômes du Roi Léopold : un holocauste oublié. Belfond, Paris, 1998). Cette tragédie va contraindre les puissances capitalistes de retirer la gestion de l’Etat Indépendant du Congo à Léopold II et confier à la Belgique qui annexa le Congo à la Belge en 1908.
C’est durant la colonie belge que joua encore un rôle important sur l’échiquier mondial. Etant le réservoir de matières premières pour les industries occidentales depuis la Conférence de Berlin, le Congo-Belge grâce à son uranium qu’il a fourni aux Etats-Unis pour la fabrication de la première bombe atomique larguée sur les deux villes japonaises Hiroshima et Takasaki faisant des Etats-Unis d’Amérique vainqueur de la deuxième guerre mondiale et première puissance nucléaire.
A la fin de la deuxième guerre mondiale, une guerre froide entre l’Union Soviétique, communiste et les Etats-Unis avec leurs alliés capitalistes, le Congo (Zaïre) va jouer le rôle de rempart contre l’expansion du communisme en Afrique centrale. Et à la fin de la guerre froide, les pays occidentaux et leurs multinationales ont soutenu le Rwanda et l’Ouganda dans l’agression, l’occupation et pillage les richesses du Congo-Zaïre durant 23 ans. (Thomas Turner, The Congo wars, conflict, myth et reality, Zed Books, New York, 2007)

Cette guerre de pillage résulte de la demande croissante des minerais stratégiques sur le marché mondial. A cet effet, Apoli Bertrand Kameni a établi une corrélation entre les guerres dans l’Est de la République Démocratique du Congo et la demande des minerais stratégique suite à l’évolution électronique. « La première (1996-1997) avait, entre autres, pour jeu le germanium indispensable à la technologie des images et de l’internet sans fil (WIFI) ; la seconde (1998-2002) visait principalement le tantale et la troisième (depuis 2004) la cassitérite (étain) ». (Apoli Bertrand Kameni, Minerais stratégiques, Enjeux Africains. PUF, Paris, 2013).

Tous ces minerais pillés par les sociétés occidentales dans l’Est de la RDC transitaient par le Rwanda et l’Ouganda en direction des pays asiatiques en particulier la Chine, l’atelier du monde. (James H. Smith, The Eyes of the Word, mining the Digital Age in the DR Congo. University of Chicago, 2022).

Rivalité sino-américaine pour le contrôle des minerais stratégiques congolais
Comme la rivalité soviéto-américaine durant la guerre froide, la RDC se retrouve au centre de la rivalité sino-américaine. En effet, le contrôle de minerais de cobalt fut au centre de la confrontation entre l’Union soviétique et l’Occident pour contrôler le Congo. Larry Devlin, ancien chef d’antenne de la CIA durant la guerre froide à Léopoldville (Kinshasa), souligne qu’«il n’était pas question pour les Usa de laisser à l’Union soviétique un monopole sur la production de cobalt, un minerai essentiel utilisé dans la fabrication de missiles et autres types d’armements, puisque l’Urss et le Congo en étaient les principaux producteurs. (Larry Devlin, Mémoires d’un Agent, Ma vie de Chef de poste pendant la guerre froide, Jourdan Editeur, Paris-Bruxelles, 2009.)

Trente ans après ans la fin de la guerre froide, le Congo est au centre de la confrontation entre les Usa et à la Chine, confrontation liée au contrôle des minerais stratégiques indispensables à la révolution numérique et la transition énergétique. Selon, les experts de la Cia, le passage aux énergies renouvelables va accroitre la concurrence autour de certains minéraux notamment le cobalt et le lithium pour les batteries, et les terres rares pour les aimants des moteurs et générateurs électriques. Dans leur course au développement de nouvelles technologies d’énergie renouvelable, les acteurs se concentrent sur les pays qui fournissent ces minéraux, comme la RDC et la Bolivie. (Le Monde en 2040 vu par la CIA. Equateurs document, Paris, 2021).

C’est dans cette vision du contrôle des matières stratégiques que l’envoyé spécial de l’Administration Biden et Coordinateur des affaires énergétiques internationales est dépêché à Kinshasa pour rencontrer le président Félix-Antoine Tshisekedi. Sa visite avait pour objet le secteur minier et le potentiel d’investissements pour les sociétés américaines. Pour les Etats-Unis, toutes les mines doivent être sous le contrôle du gouvernement pour s’assurer que les opérations sont organisées par les entités bien connues, suivre les lois et la règlementation congolaises et exporter d’une manière légale. Bref, le fond de la question est de s’assurer que la chaine d’approvisionnement doit être propre et diversifiée, a déclaré l’envoyé spécial de Joe Biden.

Cet intérêt porté sur les minerais congolais par la Maison Blanche démontre à suffisance l’implication des Etats-Unis dans la stabilisation de la RDC après plusieurs années d’absence au profit des globalistes qui ont sous-traité le dossier congolais depuis la chute de régime Mobutu. En effet, les multinationales occidentales avec le soutien de l’Administration Clinton ont soutenu la guerre de pillages et d’occupation menée par le Rwanda et l’Ouganda en 1997. (Alain De-neault, Noir Canada, pillage, corruption et criminalité en Afrique. Ecosociété, Montréal, 2008).
Cette guerre s’est muée en une guerre mondiale africaine où le Rwanda, l’Ouganda dans une moindre le Burundi pays agresseurs se sont trouvés en face de l’Angola, le Zimbabwe et la Namibie qui ont secourus la République Démocratique du Congo pour défendre son intégrité territoriale et ses richesses minières. (Gérard Prunier, Africa’s World War, Congo, The Rwandan genocide, and the Making of a continental catastrophe. Oxford university press, 2009.)

Après plusieurs années de sous-traitance, la reprise en main du dossier congolais par les Etats-Unis s’inscrit dans la loi sur la réduction de l’inflation (IRA) adoptée par le Congrès et promulguée par le président américain Joe Biden le 16 août 2022. «L’IRA s’engage à augmenter l’offre nationale américaine de minéraux essentiels – lithium, nickel, manganèse et graphite, entre autres – afin de fournir les matériaux nécessaires à une vaste expansion des véhicules électriques, des batteries et des infrastructures de production d’énergie renouvelable», soulignent Morgan D. Bazilian et Gregory Brew (Les technologies vertes dépendent de l’approvisionnement de quelques ressources clés, Foreign Policy, 16 septembre 2022).
A ce niveau, la RDC devient la pierre angulaire dans la sécurisation de chaines d’approvisionnement des minerais stratégiques et critiques pour les industries américaines. En effet, la Chine et la RDC détiennent les minerais indispensables à la révolution numérique et la transition énergétique pour le 21ème siècle. La Chine tient 75 % de la production mondiale de terre rares et producteur considérable de minéraux stratégiques. (Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares.

Les Liens qui Libèrent, Paris 2018.)

Quant à la RDC, elle détient 64 % de minerais de cobalt, elle est premier producteur du coltan et possède une grande réserve de Lithium. Mais le problème est que les sociétés chinoises sont présentes dans les mines congolaises en plus la grande partie des minerais sont raffinés en Chine.

De toute façon la Chine domine les marchés du raffinage intermédiaire et de la fabrication avancée en aval. Selon une étude de la Brookings Institution, cité par le Magazine américain Foreign Policy, la Chine raffine 68 % du nickel, 40 % du cuivre, 59 % du lithium et 73 % du cobalt de la planète. Plus important encore, la Chine détient 78 % de la capacité de production mondiale de batteries pour véhicules électriques, la majeure partie de la production mondiale de panneaux solaires et les trois quarts des usines de batteries lithium-ion du monde, précisent Morgan D. Bazilian et Gregory Brew.

Cette domination de la Chine dans le domaine des minerais stratégiques devient complexe avec l’avance de la Chine sur les Etats-Unis en matière de technologies de communications 5G et 6G. (La guerre des puissants. Stratagèmes de domination de la Chine et des États-Unis. VA Editions, 2022, Paris).

Face à cette monté fulgurante de la Chine, les Etats-Unis décident le découplage économique et technologique entre les deux puissances. Le président américain s’est engagé à un découplage rapide, quelles qu’en soient les conséquences, écrit Jon Bateman dans Foreign Policy du 12 octobre 2022. C’est ainsi que le Bureau of Industry and Security (BIS) a annoncé de nouvelles limites extraterritoriales sur l’exportation vers la Chine de semi-conducteurs avancés, d’équipements de fabrication de puces et de composants de superordinateurs.
Considérant la Chine comme concurrent mondial, les États-Unis s’efforcent de limiter leur dépendance à l’égard des fournitures chinoises pour la fabrication de véhicules électriques et une grande variété de technologies énergétiques et de défense. Bref, l’objectif est d’arriver se «découpler » de la Chine en réduisant leur dépendance à l’égard des produits et des chaînes d’approvisionnement chinois, pour des raisons tant économiques que de sécurité nationale. Ainsi, la Chine est empêchée d’importer des machines très sophistiquées qu’elle ne peut pas fabriquer elle-même. Elle n’a pas non plus le droit d’employer des ressortissants américains. Et il ne s’agit pas seulement de citoyens américains, mais d’une catégorie plus large qui a été essentielle pour aider certaines des principales entreprises chinoises de semi-conducteurs à progresser.

Comme les États-Unis dépendent de la Chine pour les minéraux de terres rares à 80 % de leurs besoins, la RDC, avec ses minerais stratégiques pour des stratèges américains, dévient un maillon important dans la sécurité nationale américaine face à la monté en puissance de la Chine.

Ceci reste une opportunité pour les élites congolaises de sortir leur pays du statut de réservoir de matières premières pour les industries occidentales et de victime de la mondialisation du capitalisme occidental prédateur pour prendre part à la géopolitique mondiale non plus comme objet de l’Histoire, mais comme acteur sur l’échiquier mondial. Mais le problème pour la RDC est que la Chine défende son intégrité territoriale tandis que les globalistes occidentaux tiennent à sa disparition comme Etat en faisant du Rwanda le Singapour de l’Afrique sur les cimetières de plus de 10 millions de morts congolais.

Freddy Mulumba Kabuayi

Politologue

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