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Teke-Yaka – Genèse d’un drame inouï : Témoignage exclusif d’un rescapé

Vu de Kinshasa, le conflit communautaire entre les BaTeke et les BaYaka a touché une cité : Kwamouth, avec officiellement une vingtaine des morts. Le gouvernement congolais a dépêché une mission composée des agents de l’ordre (soldats et militaireset des acteurs politiques pour calmer une situation explosive. La version officielle est répandue, mais la réalité est encore plus dramatique. Le conflit qui a éclaté à Mashambe, une petite cité près de Kwamouth, s’est répandu à Engweme, Nzeme, Mbomo, Twa, Kingakati et Mashambio, en plus de Mashambe ( toutes ces cités sont dans le rayon de Kwamouth), avec un nombre des morts largement au-dessus des chiffres officiellement avancés. Géopolis Hebdo a pu recueillir le témoignage d’un fermier, rescapé des tragiques événements, récemment revenu de Mashambe, là où une succession des actions ont mis le feu aux poudres.

Récit exclusif

Selon Hubert Shembo*, les terres arables de Kwamouth, Mashambe, Mashambio, Kingakati, Engweme, Twa, etc, contrées dont les Teke sont autochtones, ont toujours accueilli les allogènes, attirés par les terres cultivables, vendues à des prix relativement bas. Parmi les communautés qui comptent plus des membres, il y a les BaYaka et les Bambala. Ces cités comptent aussi d’autres communautés, d’origine du Sankuru (comme notre interlocuteur) de l’Equateur, de l’espace Kasaï, etc. Selon Hubert Shembo, dans la quasi-totalité de ces cités, les allogènes sont plus nombreux que les BaTeke, autochtones. Un seul conflit a toujours existé entre les allogènes(fermiers) et les autochtones : des espaces pour enterrer les allogènes. En cas du décès d’un allogène, les autochtones n’ont prévu qu’un cimetière, lequel est très éloigné de la cité habitée (au moins 30 kilomètres, c’est le cas à Mashambe).

Mais il se trouve que de temps en temps, des allogènes passent outre l’ordre des autochtones et enterrent leurs défunts à un endroit non prévu par les autochtones. Cette réalité a toujours été une pomme de discorde entre les communautés, à Mashambe, mais aussi dans d’autres cités. En dehors de ce sujet qui oppose les allogènes et autochtones, la détention des terres et leur culture n’ont jamais été un grand problème, à partir du moment où les fermiers acquièrent leurs terres en s’acquittant des frais, en bonne et due forme.

En juillet dernier, un chef de secteur a rassemblé les fermiers dans une réunion, pour leur parler d’une nouvelle loi autour de la détention des terres. Désormais les allogènes ne pouvaient détenir des terres que pour une période de 5 ans et 10 ans. Notre interlocuteur affirme qu’après son insistance personnelle séance tenante, les chefs des terres ont accordé aux allogènes le droit de détenir des terres pour une période de dix ans, sauf les BaYaka qui eux n’avaient le droit de détenir les terres seulement pour 3 ans. Hubert Shembo ne nous dit pas pourquoi cette différence de traitement réservé aux fermiers qui tous sont allogènes. Mais, croit-il savoir, que vu le nombre important de BaYaka dans les différentes contrées, une lutte d’hégémonie communautaire semblait s’installer entre les BaYaka et BaTeke.

Shembo affirme que le discours du chef de secteur a eu le don de réveiller des velléités de domination chez les BaTeke. Dans la foulée de la première réunion avec les fermiers, un autre rassemblement autour de ces questions est convoqué par des chefs coutumiers. Au cours de cette deuxième réunion, les orateurs autochtones choisissent de ne s’exprimer qu’en langue Teke devant une assistante hétérogène. Cela a été vu comme un acte de provocation de plus envers les allogènes qui affirment que les orateurs BaTeke étaient pourtant capables de parler le Kikongo ou une autre langue comprise par tous.

Pendant ce temps, à Mashambe, le chef coutumier Teke a décidé de multiplier par 5 la taxe annuelle que les fermiers ont toujours payée, à savoir, un sac de maïs. Le chef coutumier décide que ce sera désormais 5 sacs de maïs qui seront payés annuellement par chaque cultivateur. Là, vive protestation des fermiers qui rejettent catégoriquement l’oukase du chef. Sans avoir trouvé une solution au problème, le chef, auteur de la nouvelle règle, voyage. Pendant son déplacement, son jeune frère, à qui le pouvoir revient en l’absence de l’aîné, ne supporte pas les protestations virulentes des fermiers, en tête desquels, les BaYaka. La situation dégénère et dans une altercation violente, le cadet se saisit d’un fusil et  ouvre le feu sur une foule survoltée. Résultats : quatre fermiers BaYaka sont tués.

Hubert Shembo nous précise que dans les contrées comme Mashambe, il se peut qu’un seul chef coutumier régente jusqu’à 500, 600, voire 800 fermiers. Les BaYaka organisent des représailles, tuent les membres de la famille du chef coutumier. Mais la colère ne s’arrête pas là. Ils agissent en meute contre les BaTeke. Là, intervient un député provincial, un Muteke qui aurait appelé à la rescousse des agents de sécurité, mi soldats traditionnels, mi agents de l’État communément appelé “Kom”. Les Kom entrent en scène, tentent de protéger les BaTeke, mais les BaYaka se montrent très furieux. Ils engagent un corps-à-corps avec les Kom et arrivent à couper un bras à ces agents traditionnels. La réaction est tragique. Les Kom ouvrent le feu sur les BaYaka. 26 parmi eux perdent la vie. La violence s’intensifie. Chaque communauté organise des expéditions punitives. Une dizaine de BaYaka sont enfermés dans une case, puis brûlés vifs. Les BaYaka s’attaquent aussi aux communautés des BaTeke, tuent des chefs coutumiers et leurs membres de famille. Les chanceux parmi les BaTeke fuient, désertent des cités, lesquelles sont ensuite occupées par les BaYaka qui y installent leur chef.

Dans toutes ces cités, on ne voit pas un seul policier, nous dit Hubert Shembo. Il faut circuler dans trois ou quatre cités pour voir 5 policiers, équipés seulement d’une arme, dit-il. Selon notre interlocuteur, le conflit a déjà fait plus de 100 morts. Pour notre interlocuteur, une seule chose peut expliquer un tel déchaînement : l’absence de l’État.

Le député ayant impliqué les Kom serait introuvable. Les autorités coutumières décrient le fait d’avoir impliqué à un conflit traditionnel, des agents de l’État. Les soldats venus de Kinshasa auraient réussi à désarmer les villageois. Mais la cité de Twa, (à quelques kilomètres de Kwamouth) aurait encore beaucoup d’armes traditionnelles en circulation, selon notre interlocuteur.

Les BaYaka, plus nombreux que les BaTeke, ont réussi à chasser les autochtones de certaines de leurs contrées. Dans certaines autres cités, les BaYaka sont cachés en brousse, les BaTeke dans la cité habitée. Les deux communautés se tuent sauvagement. Notre interlocuteur nous informe qu’à Kwamouth, des BaTeke manifestent pour y chasser tous les BaYaka. Un magistrat Muyaka, a dû fuir précipitamment, ayant craint pour sa vie.

Les BaYaka s’en prennent aux BaTeke. Ces derniers ont aussi installé des barricades. Ils s’en prennent aux BaYaka et même aux Bambala, selon notre interlocuteur. À ces barricades, les BaTeke demandent aux passants d’exhiber la carte d’identité (carte d’électeur) et si par malheur le passant est Muyaka ou Mumbala, il y laisse sa peau. Un peu comme cela se faisait dans le conflit Hutu et Tutsi en 1994 au Rwanda.

*Le nom (Hubert Shembo) a été changé

Patrick Ilunga

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