Politique

Union africaine : Pr Ntumba Luaba : « Le Président Félix Tshisekedi entend ancrer sa présidence dans la vision d’une Union Africaine au service des peuples »

Fort de sa longue expérience dans les domaines politique, juridique et diplomatique, focalisé sur la recherche de la paix en République Démocratique et dans toute la Région des Grands Lacs dont il a par ailleurs exercé d’importantes fonctions, le Professeur et Docteur en Droit international public, Alphonse Ntumba Luaba, reste l’une de rares personnalités scientifiques qui font la fierté de la République Démocratique du Congo sur l’échiquier tant national qu’international. Avec un riche parcours politique et scientifique, cet homme d’Etat chevronné, est avant tout un fervent défenseur des droits de l’homme. Inlassable dans sa quête pour la paix, le Professeur Ntumba Luaba s’est avéré être un médiateur et négociateur de haut rang. Il a toujours œuvré dans le sens de la protection de plus fragiles dans la région des Grands Lacs, d’où son implication à la mise œuvre et à la supervision d’un plan de sortie et de réinsertion sociale des enfants soldats en RDC. Nommé sur ordonnance du Chef de l’Etat Coordonnateur du Panel des experts devant accompagner le Président de la République Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo durant son mandat à la tête de l’Union africaine, le Professeur Alphonse Ntumba Luaba a accordé une interview exclusive à Géopolis Hebdo, une interview au cours de laquelle il aborde toutes les questions liées à la mandature de Félix Tshisekedi à l’Union africaine, à l’apport de la RDC au continent africain et aux multiples défis à relever. (Interview exclusive)

Géopolis/ Quels sont les facteurs qui ont concouru à la désignation de Son Excellence Félix TSHISEKEDI TSHILOMBO à la tête de l’Union Africaine pour 2021 ?

Alphonse Ntumba Luaba / Ce qu’il faut savoir est que le Président de la Conférence de l’Union africaine est choisi par la Conférence à la suite de consultations des États membres. L’élection du Président de l’UA répond à un choix basé à la fois sur la règle de la rotation régionale, entre l’Afrique centrale, l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique du Nord, l’Afrique orientale et l’Afrique australe, et sur des considérations politiques. C’est sur base de ces deux critères combinés, je pense bien que le Président Félix Antoine TSHISEKEDI TSHILOMBO a été désigné par ses pairs comme président de l’Union pour l’exercice 2021-2022. Bien sûr qu’il y a bien d’autres considérations qui sont aussi entrées en jeu. En tout état de cause, l’accession du Président Félix TSHISEKEDI à la présidence de l’Union africaine (UA) n’est pas le fruit du hasard. C’est un grand évènement pour la République démocratique du Congo et pour l’Afrique, dans la mesure également où le Congo revient à la présidence de l’Afrique plusieurs décennies après la tenue du sommet de l’Organisation de l’Unité Africaine ( OUA ) à Kinshasa en 1967, et seulement deux ans à peine après son accession à la magistrature suprême en RDC. Du reste, Dès son élection en RDC, le Président Félix TSHISEKEDI a affiché grand, son ambition de régénérer et de raviver l’idéal panafricain, les sentiments de solidarité africaine, son attachement à l’intégration et à la renaissance africaines, en soulignant la vocation africaine naturelle de la RDC.

Sur l’échiquier régional, il prône une politique étrangère axée sur le bon voisinage et le dialogue constructif avec les neufs pays voisins.

Ainsi, dès sa prise de fonctions, il a fait le tour des capitales des pays frontaliers pour réchauffer les relations diplomatiques avec la RDC. Sous cet angle plus précisément, la présidence tournante de l’UA lui échoit de droit à la troisième année de son quinquennat, soit en 2021.

GH/ Quelle est la véritable architecture de ce poste et les pouvoirs réels du Président en fonction ?

ANL/ La fonction de président en exercice est formalisée dans l’Acte constitutif et dans le Règlement intérieur de la Conférence de l’Union africaine. Le Président en exercice de l’Union africaine préside la Conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement qui est la plus haute instance des décisions de l’Union africaine. Ainsi, il en préside les Sommets, assure la police des réunions de la Conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement, ainsi que du Bureau de la Conférence entre les sessions. Il suit et réagit sur les grands problèmes dans les Etats membres et dans le monde. Il prend des décisions en consultation avec les autres Chefs d’Etat, entre les sessions de la Conférence. Il est appuyé par le président de la Commission qui lui rend compte. A ce titre, le Président de l’Union africaine représente l’Afrique au niveau des rencontres internationales (ONU, Union européenne, G 20, le monde arabe, Conférence sur les changements climatiques dites Coop, rencontres de l’Afrique avec des grands pays tels que la Chine, l’Inde, les Etats-Unis, la Russie, la Turquie, etc…). Suite à la réforme institutionnelle de l’Union africaine, le Président de l’Union a un bureau composé de 5 Chefs d’Etat, dont un par sous-région qui l’appui dans l’accomplissement de sa mission. Le président de la Conférence a un véritable rôle d’impulsion politique et peut exercer une véritable capacité d’influence. En fait, la dynamique insufflée à la présidence en exercice de l’Union africaine dépend largement de l’équation personnelle du Chef de l’Etat ainsi désigné.

GH/ Sous quel signe le Président compte mener son mandat ?

ANL/ Le Président Félix Tshisekedi qui accède à la présidence de l’UA ce 6 février 2021 entend ancrer sa présidence dans la vision thématique globale d’« Une Union Africaine au service des peuples ». Cette vision spécifique s’inscrit logiquement dans l’ « Agenda 2063 : l’Afrique que nous voulons », ainsi que dans le « Premier Plan Décennal de Mise en œuvre 2014-2023 » de l’Agenda 2063 élaboré par la Commission de l’Union africaine dans un contexte global de la « Vision panafricaine d’une Afrique intégrée, prospère et pacifique, dirigée par ses propres citoyens et représentant une force dynamique dans l’arène internationale ». Il s’inscrit aussi dans le thème retenu par l’UA pour 2021, à savoir « Art, Culture et Patrimoine : levier de l’édification de l’Afrique que nous voulons », étant entendu que la RDC constitue un véritable vivier, grenier, gisement culturel.

C’est sur cette base que le Président Tshisekedi a retenu comme Vision stratégique pour sa mandature à l’Union africaine « L’Afrique que nous voulons : Une Union africaine au service des peuples », comme pour dire les peuples africains d’ abord. Il s’agit d’une popularisation des politiques et pratiques de l’Union africaine. Cette vision repose sur les 9 piliers prioritaires suivants : la lutte contre la Covid-19 et la sécurité sanitaire ; une Communauté panafricaine consciente de son Histoire, son potentiel artistique et de la richesse de son patrimoine culturel ; la paix et la sécurité pour une Afrique débarrassée des conflits et des crises ; la mise en œuvre de l’intégration régionale par l’édification de la zone de libre-échange continentale ; la Construction du Grand Barrage d’Inga comme vecteur d’intégration régionale, d’industrialisation et de Renaissance africaine ; promouvoir le développement du capital humain pour une Afrique émergente ; lutter contre les violences basées sur le genre et promouvoir la parité des sexes ; la bonne gouvernance, l’Etat de droit ;le respect des droits humains, la lutte contre la corruption et l’impunité ; la lutte contre les changements climatiques.
Au cœur de cette vision stratégique, le Président Tshisekedi entend mettre l’accent sur quelques actions phares, tout en poursuivant les autres activités multisectorielles : la lutte contre la Covid-19 et l’accroissement de la sécurité sanitaire ; la sécurité alimentaire, le Grand barrage d’Inga au service de l’industrialisation de l’Afrique, l’éducation.

GH/ Plusieurs experts se sont exprimés sur les faiblesses de l’Union africaine dont l’une est sa faiblesse financière et sa dépendance pour son fonctionnement à d’autres continents. Y a-t-il à votre avis des voies de sortie ?

ANL/ La faiblesse financière et la dépendance de l’Union africaine pour son fonctionnement à d’autres continents est une réalité, une contrainte et une vulnérabilité à laquelle est confrontée l’UA. Il y a cependant une voie de sortie qui est la mise en œuvre de la réforme financière basée sur la taxe de 0,2% dite taxe Kaberuka du nom de l’ancien président de la Banque Africaine de Développement (BAD). A l’heure actuelle, seuls 17 Etats membres appliquent cette taxe. Les décisions adoptées en vue de la réforme du financement de l’Union africaine visent à atteindre les objectifs clés d’un paiement ponctuel, adéquat, fiable et prévisible de toutes les contributions statutaires des États membres et des contributions des partenaires à l’Union africaine ; l’autonomie financière et la réduction de la dépendance à l’égard des sources extérieures ; le partage équitable de la charge du budget de l’Union et la réduction de la dépendance vis-à-vis d’un petit nombre de pays .Il s’agit également de l’amélioration de la surveillance et de la gouvernance budgétaires et financières afin d’atteindre des normes fiduciaires élevées, l’optimisation des ressources et la probité; le financement prévisible et durable des opérations de paix de l’UA par la redynamisation du Fonds de l’UA pour la paix et la recherche de partenariats stratégiques.
Si tous les Etats membres mettent en œuvre la taxe dite Kaberuka, il n’y aura plus de dépendance financière vis-à-vis des partenaires extérieurs. Il est plus que temps que les Etats membres prennent conscience d’honorer d’abord leurs engagements en payant régulièrement leurs contributions annuelles et aussi en mettant en place des mécanismes pour la collecte de la taxe précitée.

GH/L’Afrique est à ce jour le continent le moins intégré sur le plan économique, pourquoi ?

ANL/ La raison est connue de par l’histoire liée à la colonisation de l’Afrique qui a fait que certains Etats africains se sont retrouvés enclavés à cause des frontières artificielles qui ont été tracées par les colonisateurs. Ce qui a causé un problème de connectivité entre les Etats africains. Le continent africain est fortement tourné vers l’extérieur. L‘Afrique se caractérise fondamentalement par l’extraversion de ses économies toujours encore largement tournées vers l’exportation des matières premières. Elle fonctionne comme la périphérie du Centre mondial, pour reprendre une image de Samir Amin, avec comme défi d’arriver à une certaine autonomie individuelle et une autosuffisance collective, prônée dès 1980 par le Plan d’Action et l’Acte final de Lagos, suivi du Traité créant la Communauté économique africaine .L’Afrique ne commerce pas suffisamment avec elle-même, moins de 16% de l’ensemble de ses échanges.

Le manque d’infrastructures adéquates pour connecter les pays africains entre eux est criant. Bien au contraire, nous avons des infrastructures qui connectent l’Afrique avec le monde extérieur, notamment avec les anciens pays colonisateurs. Cela était le fait de la colonisation. A cet égard, il est urgent d’assurer l’effectivité intégrale du PIDA (Programme de Développement des Infrastructures en Afrique), piloté par la Commission de l’UA, le Secrétariat du Nepad et la BAD. Actuellement, un effort est en train d’être fait avec le lancement de la zone de libre-échange continentale africaine dont le traité est entré en vigueur ce 1er janvier 2021, après ratification par 34 pays. Comme vous le savez, la ZLECA OU ZLECAF entend développer la plus vaste de libre échange au monde, avec 1,2 milliard des personnes potentiellement concernées. Outre la liberté des biens et des services, il est souhaitable de réaliser des avancées dans la libre circulation des personnes, la mise en circulation plus large du passeport africain. Les Africains doivent se sentir chez eux partout en Afrique, se déplacer facilement sur le continent pour mieux se connaitre.

GH/Quels sont les atouts de la RDC à mettre à la disposition de l’Afrique ?

ANL/ La RDC a des atouts à mettre à la disposition de la RDC. Le grand savant égyptologue, Cheikh Anta Diop, dans son livre sur la fédération africaine où il voyait une Afrique unie, développée, il voit le Congo comme le poumon industriel, le poumon agricole, le poumon énergétique avec le Grand Inga, le poumon environnemental avec le Bassin du Congo, le poumon scientifique mais c’est aussi un poumon culturel. Laissez-moi également ajouter que Kwame Nkrumah, dans sa vision des Etats-Unis d’Afrique, en situait la capitale au centre de l’Afrique, c’est-à-dire au Congo et en République centrafricaine. La RDC est aussi un véritable Château d’eau, avec l’épine dorsale du fleuve Congo aux nombreux affluents et confluents. Un grenier agricole devant participer à l’accroissement de la sécurité alimentaire africaine.
Vous savez, j’ai toujours dit qu’il ne faut pas demander aux Congolais quelles sont les ressources de votre pays, mais plutôt quelles ressources la RDC n’a pas. Evidemment le problème est de passer des richesses potentielles à l’effectivité. Le Congo terre des promesses doit pouvoir entrer dans le concret de leur réalisation, passer du rêve à la réalité. De par sa centralité géopolitique, la RDC touche à toutes les Afriques centrale, occidentale, orientale et australe, et par le corridor soudanais à l’Afrique du nord. C’est un Etat bridge ou passerelle, une plaque tournante de l’Africanité et de la régionalité. Tout passe par le Congo. Comment ne pas revenir ici à l’image évocatrice de Frantz Fanon : l’Afrique a la forme d’un revolver dont la gâchette se trouve au Congo. La RDC vient d’ailleurs de lancer un signal fort avec l’apurement progressif de ses arriérés budgétaires et conventionnels (ratification des traités) au niveau tant de l’UA que des organisations régionales. Et, Kinshasa doit pouvoir s’habiller de sa plus belle robe parce qu’elle devient la capitale africaine, Kinshasa sera la capitale de l’Afrique, le cœur de l’Afrique va battre à partir du Congo et essentiellement à partir de Kinshasa. La RDC a longtemps manqué à l’Afrique. L ‘ Afrique a longtemps attendu la RDC. Aujourd’hui, en ce tournant majeur du continent, la RDC est désormais décidée de marquer sa présence sur la scène panafricaine et l’échiquier mondial. Comme l’a chanté Tabu Ley lors du Sommet de l’OUA en 1967 à Kinshasa : « Congo nouveau, Afrique nouvelle ».

GH/Quel rôle va jouer concrètement le panel dont vous êtes le coordonnateur ?

ANL/ S.E.M. le Président de la République a circonscrit le cadre de notre action à ses côtés dans une ordonnance qui précise que le Panel sous son autorité directe, en tant que service spécialisé ad hoc chargé d’accompagner la mandature de la présidence de la RDC à l’UA pour l’exercice 2021 — 2022. Ainsi le Panel fonctionne en collaboration étroite avec les personnalités et structures concernées au sein du Cabinet du Chef de l’Etat, le Ministère des Affaires étrangères, avec en son sein une Task Force, le Comité interministériel technique et multisectoriel. Il est aussi en contact avec divers segments de la société civile, les femmes, les jeunes, les associations des droits humains, le monde de la créativité et de la culture….
Le Panel est fondamentalement une structure de réflexion et de proposition, un « Think Thank » présidentiel. Une structure d’accompagnement de la mandature de la RDC à la tête de l’Union africaine. Le Panel assiste le Président de la République dans l’élaboration et la mise en œuvre de sa vision et son programme d’actions pour le mandat 2021 -2022.Il contribue à l’analyse des situations, des dossiers en cours à l’Union africaine, à l’élaboration et la préparation des prises de position continentales et au plan mondial, dans les fora internationaux, du Chef de l’État en sa qualité de président en exercice de l’Union africaine. Les membres du Panel ont la volonté de contribuer à l’accomplissement de l’ambition du Chef de l’Etat pour l’Afrique et la RDC. Ce sont des hautes personnalités à grande envergure nationale et internationale telles que Pr Ndaywel , Pr Mukoko Samba , Pr Ngowey , Mme Julienne Lusenge , Mme Raissa Malu, docteur en physique nucléaire comme son illustre père professeur Malu wa Kalenga, l’ ambassadeur Zenon Mukongo , Mr Lucien Lundula avec une longue carrière dans la structure ACP / Union européenne. Nous y croyons, nous réussirons. Nous ferons réussir la RDC et l’Afrique. La longue attente ou éclipse du Congo a pris fin aujourd‘hui. Avec le Président Tshisekedi la RDC est de retour et jouit d’une plus grande visibilité, après une longue période d’effacement relatif.

GH/Quel regard avez-vous des blocs sous régionaux ?

ANL/ Les blocs sous régionaux sont des piliers de l’intégration régionale. Il y en a 5 en Afrique à savoir l’Afrique du Nord, l’Afrique centrale, l’Afrique australe, l’Afrique de l’est et l’Afrique de l’ouest mais l’Union africaine reconnait 8 communautés économiques régionales (CER). Selon le Traité d’Abuja, le processus d’intégration de l’Afrique devrait être achevé par la création de la Communauté économique africaine (CEA), sur la base des progrès réalisés par les Communautés économiques régionales, qui sont considérées comme les principaux piliers du processus d’intégration de l’Afrique, la Commission de l’UA jouant un rôle de coordination.

Un certain nombre de CER ont fait des progrès significatifs comme la SADC, le COMESA, la Communauté de l’Afrique de l’est, la CEDEAO pour ne citer que celles-là. Les autres connaissent des difficultés sérieuses en termes d’infrastructures et pour des raisons de volonté politique telles que la CEEAC avec un potentiel de commerce intra-CEEAC très faible. Elle a une infrastructure de base déficiente, des procédures douanières et d’immigration restrictives, des conflits persistants, une mauvaise coordination des politiques ainsi que d’énormes contraintes financières et humaines. Autant des défis qui doivent être relevés. L’UMA (Union du Maghreb arabe) est fortement handicapée dans son développement. Elle est confrontée à des défis d’instabilité politique, d’insécurité, de coopération limitée entre les Etats membres et de liens infrastructurels insuffisants.

Mais avec l’ « Agenda 2063 : l’Afrique que nous voulons » l’Afrique est sur la voie de sa renaissance. Et nous sommes à l’Afrique que nous faisons.

Propos recueillis WAK

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